*notoire / de l’étranger(s) 08 / 09 *
Note Thierry Bedard. Septembre 2007
«1947» de Raharimanana
Pour commencer, on dira que les faits ont réellement existé, que les
sagaies ont volé, que les balles ont sifflé, que les cadavres ont jonché
la terre. Rire. Des rires en masque de douleur. Des rires sur
l’absurdité de ces lignes cherchant à comprendre pourquoi je devrais me
justifier pour revendiquer ma mémoire. (…) De quoi parlons-nous en fait
? De 1947, mars 1947 et de tout ce qui s’ensuivit. Insurrection contre
la colonisation française. L’oppression pendant près de deux ans. Je
parlais comme d’une évidence : le chiffre même de 47 sonne douloureux sur la Grande Île, la fin d’un monde, la perte et la défaite, le silence
lourd d’une période qui n’en finit pas de nous ronger, de nous hanter…
Raharimanana dans un court texte incisif revient sur une période de
l’Histoire, entre Madagascar et la France. C’est un document, publié (1), qui “nous interroge sur les rapports entre colonisés et colonisateur,
entre pouvoir actuel et passé, sur le silence de part et d’autre, sur
l’écriture de l’histoire par le Nord et la nécessité d’interroger cette
histoire par le Sud.”
Et ce très grand écrivain raconte une “histoire” poignante, chargée
d’une incroyable émotion. C’est l’introduction dans ce texte de
témoignages qui m’a donné, dès la première lecture, la nécessité de
mettre en scène ce texte, et avec un partage des voix. Avec la langue
malgache, avec le “son” malgache, celui que j’ai aimé dès un premier
voyage dans la Grande Île rouge. Avec la langue française, certainement
accompagnée de la langue quelquefois châtiée des “côtiers”, où au
contraire de la langue de certains Malgaches âgés qui ont une langue
d’une noblesse étrange, de plus en plus inusitée en France. Car il est
probable, que de même que pour un précédent travail (2), je questionne et
enregistre des témoins directs de l’insurrection malgache. Et je
souhaite, sur ce même sujet, poursuivre dans le sens du document publié,
en éditant quelques photographies commentées du Fonds Charles
Ravoajanahary, images de guerre oubliées mais matériel dramaturgique, et “scénique”, d’une très grande valeur artistique.
Raharimanana questionne dans son oeuvre un monde que je ne cesse de
révéler sur les plateaux : un monde de violence extrême, insensé - au
premier sens du terme, qui n'a plus aucun sens -, et un espoir de grâce
pour chaque victime de ce monde-là, présent en autre en Afrique.
* à Tananarive *
L’Histoire racontée de cette manière par un artiste - le “je ” est
assumé -, a une dimension universelle, et l’idée est bien de porter un
spectacle au delà des strictes frontières de nos deux pays d’origine,
mais il est juste de créer cette /Leçon d’Histoire / à Madagascar, au
Centre Culturel Albert Camus à Tananarive, ce qui nous importe l’un et
l’autre, comme pour assumer ensemble notre pensée.
(1) Publié en 2007 chez Vents d’ailleurs.
Témoignage et photos coédition Tsipika-Vents d’ailleurs 64 pages, 6 €
(2) Epilogue d’une trottoire / Alain Kamal Martial, dix jours de reportage
sonore à Tananarive, en mars 2007
*notoire / de l’étranger(s) 08 / 09*
«Za» de Raharimanana
Eskuza-moi. Za m’eskuze. A vous déranzément n’est pas mon vouloir,
défouloir de zens malaizés, mélanzés dans la tête, mélanzés dans la
mélasse démoniacale et folique. Eskuza-moi. Za m’eskuze. Si ma parole à
vous de travers danse vertize nauzéabond, tango maloya, zouk collé
serré, zetez-la s’al vous plaît, zatez-la ma pérole, évidez-la de ses
tripes, cœur, bile et rancœur, zetez la ma parole mais ne zetez pas ma
personne, triste parsonne des tristes trop piqués, triste parsonne des à
fric à bingo, bongo, grotesque elfade qui s’egaie dans les congolaises,
longue langue foursue sur les mangues mûres de la vie. Eskuza-moi. Za
m’eskuze. Za plus bas que terre. Za lèce la terre sous vos pieds
plantée. Za moins que rien. Za vous prend la parole ô pécé ô pécé,
huitième pécé : orgueil de la gorze qui s’ignore vain tambour, mère deséchos qui se fracassent sur la souperbe indifférence de nos maîtres qui
savent, savent la suave poussance de la force, poussance contre nous
acculés, pressés, broyés, savent la vassale laceté à nous rivée à
zamais, savent ils savent. Za m’askuze. Za vous prend la parole : pécé ô
pécé, huitième pécé, parole prise et raclée dans vos gorzes, parole
prise et ciée sur votre langue, za vous prend les mots et Za ne sait
qu’en faire : mots émerzeant et razant, mots z’en peuple de démocratie,
mots z’en gros et détails, moultitude de mots en progrès équitable–équitable ô ma tequilla, bois en de mon boisson eh vinasseur fini! Za
vous prend les mots, pardon, pardon. Za a pas le droit, pas le droit à
la parole. Gros pécé, tabou zusqu’au bout des bouts. (...) Excuses et
dires liminaires de Za.
Za est le nom d’un personnage invraisemblable - za signifie moi en
malgache - qui raconte à la première personne son histoire. Une histoire
dantesque, un enfer situé à Madagascar, mais rencontré dans toutes les
capitales du Sud, où la populace survit contre l’arbitraire du pouvoir
et fait face à une misère inacceptable. Za zozote - l’on comprendra que
ses tortionnaires lui ont cassé toutes les dents -, mais il ne fait pas
que zozoter ! Les péripéties du héros - héros, du moins, pendant des émeutes réprimées dans le sang - sont tragiques, car la vie et la mort
se côtoient sans cesse, mais sont aussi d’une incroyable drôlerie, en
particulier lorsqu’elles sont liées aux perversités occidentales … Et
les aventures de Za se vivent dans un monde halluciné, où le personnage
combat ses propres cauchemars, inoubliables.
Raharimanana m’a adressé les épreuves de ce nouveau roman à paraître.
J’ai été totalement bouleversé et impressionné par la puissance de
l’écriture. Il réinvente la langue française, et comme l’a dit si
justement Guyotat “toute la langue française”, ce qui, de la part d’un
jeune auteur malgache, est étonnant. Et puis Raharimanana nous avait
habitués à quelques récits magnifiques, comme les nouvelles de
/Lucarne/, mais travaillés avec une économie de l’écriture remarquable.
Là, c’est un nouvel auteur qui atteint une maturité exceptionnelle.
C’est un texte d’une certaine manière, “inqualifiable” (!), mais qui a
des accents célinien, c’est un autre «Voyage au bout de la nuit», une
nuit rouge du sang de la latérite.
Je souhaite donc monter quelques extraits de Za, et avec fureur, avec le
rythme du 6/8, du Salegy, avec une des musiques de transe de Madagascar,
la musique qui m’a assommé chaque nuit passée à Tananarive …Za a la
forme d’une tragi-comédie musicale !
«Un état du monde / 1» de Raharimanana
En cours d’écriture. (titre générique, provisoire)
J’ai donc passé commande à l’auteur d’une sorte d’état du monde, vu d’un
des dix pays les plus pauvres de la planète. Nos discussions actuelles,
chargées d’une ironie désespérée, mais pas désespérante … tournent
autour d’une fable, d’une certaine manière universelle, énoncée par une
figure de “sage”, et commentée avec hargne par des “spécialistes”
d’abord du discours, puis du sens, de la pensée dominante, qui vont donc
malmener par inconscience ou par bêtise, voir par choix politique une
/autre/ pensée du monde …
DATES DES RENDEZ-VOUS
«1947»
Création été : automne 2008 Centre Culturel Albert Camus / Tananarive Madagascar (spectacle “léger”, certainement avec deux acteurs, et une structure
sonore importante).
Production : notoire / de l’étranger(s), Centre Culturel Albert Camus / Tananarive,
CulturesFrance, /en cours/.
«Za» et «Un état du monde / 1»
Présentés dans un même programme. Création automne 2008.
(«Za» : deux à trois acteurs, accompagnés d’un groupe de salegy de six
musiciens ; «Un état du monde» certainement 4 à 5 acteurs et un musicien ; les comédiens seraient communs aux deux créations, sauf le
personnage central de Za).
Production : notoire / de l’étranger(s), Bonlieu Scène nationale d’Annecy, /en cours/.
Travail préparatoire au cycle de l’étranger(s) (Madagascar, Irak): Centre Dramatique National d’Orléans (financement sous la direction
d’Olivier Py).